Captain Poêle à Frire - Part 4 : le manoir de lord Tefoll

Captain Poêle à Frire – épisode 4 : le réveil de la force, mais pas tout de suite.

Je reprends ici mon récit là où l’arthrose digitale l’avait interrompu, c’est-à-dire à la fin de cette page : http://paris.croisedanslemetro.com/annonce/20727/

En guise de préambule, sachez que mon propos est de divertir et non d’assommer. Aussi rassurez vous, pauvres âmes éplorées, je ne spammerai pas le site en postant six fois le même message. Je ne profiterai pas davantage de l’occasion pour réclamer un peu d’attention féminine par de romantiques appels emprunts de folle passion. Du genre : « j’ai faim les meufs, alors contacteuh-moi madame. Ki keu tu soi, fais la charité à un parfait inconnu, dangereux psychopathe à ses heures perdues. STP. STP. STP. Je prends tout ce qui passe, les jeunes, les vieilles, les grasses ». Pour ce genre de choses, comme on dit, « mieux vaut s’adresser à Dieu qu’à ces seins ». Alors, très peu pour moi ! Je publie par amour du roman de gare. Et en l’espèce, ma gare est une station de métro.

*****

L’arrivée de la police contraignit John Smith et son nouveau mentor à évacuer l’appartement de la « sorcière » avec flegme et précipitation.

Une fois rendus dans l’escalier, Charles-Edward Tefoll interpella son compagnon : « Suivez-moi, mon cher ! Gagnons ma modeste demeure. Nous pourrons y discuter tout à loisir de la suite à donner aux opérations autour d’une bonne tasse de thé à la bergamote agrémentée d’un évanescent nuage de lait. Nous verserons le lait d’abord, il va sans dire.

—     Je ne comprends pas. Où nous conduisez-vous ? N’est-ce pas sur le toit que nous avions garé votre hélicoptère ?

—     Naturellement ! Toutefois, il vous faut savoir que pour rentrer chez moi, je prends toujours le métro. C’est une règle à laquelle je ne fais jamais défaut ».

Et nos deux hommes de s’engouffrer dans la station la plus proche.

Il était cinq heures et la foule commençait à s’entasser peu à peu dans les wagons. Quoique la plupart des voyageurs tirât la tronche règlementaire propre aux couloirs du RER, le vieux Tefoll cachait mal sa jubilation. A cet instant de la journée, la ligne 10 abonde en effet en étudiantes trop occupées à tapoter sur leur smartphone pour noter le regard tort d’un géronte libidineux. Le vieil homme s’en donnait à cœur joie, trébuchant à chaque coup de frein pour mieux s’agripper à tout ce qui lui passait à portée de main. C’en devenait gênant. Aussi John Smith fit il semblant de s’absorber dans la contemplation de la carte des lignes de métro pour cacher au public tout connivence avec cet encombrant comparse. Hélas, l’attente n’en finissait pas. Les stations défilaient les unes après les autres, crachant sur chaque quai leur bordée d’usagers. Lorsqu’enfin ils furent rendus entre Sèvres Babylone et Mabillon, Tefoll tira par trois fois le signal d’alarme : deux fois lentement, puis une fois avec célérité.

Les néons virèrent soudain au gris anthracite, et la rame s’arrêta dans un crissement métallique. John soupira. Qu’avait encore inventé le vieux frotteur ? Quel odieux stratagème, pour molester une innocente à la faveur de la pénombre ? Et combien de temps lui faudrait-il encore souffrir ces pathétiques pitreries avant de pouvoir revoir les yeux verts sombres de sa douce Cindy ? Où se trouvait-elle désormais ? S’était-elle remise de ses émotions ?

L’ouverture des portes le tira de ses rêveries mélancoliques. Tefoll l’invitait à le rejoindre sur le quai abandonné d’une vieille gare désaffectée, fermée au public du temps de la grande peste bubonique. Nul n’en empruntait plus les couloirs, désormais, hormis les rats, quelques marginaux et nos deux héros.

« Seigneur », soupira le vieillard, « nous voilà ENFIN arrivés ! It was high time ! Je n’en pouvais plus. Avez-vous vu ce que la demoiselle sur ma droite écrivait sur son portable ?

—     Non.

—     Mais je vais vous le dire, mon cher ! Je vais vous le dire, même si j’en suis choqué : elle commença par un aimable : « Tu fais koi ? ». Son ami lui répondit : « Rien. Et toa ? ». « Je suis ds le métro ». « Lol, moi aussi ». « T’es où ?». « à Sèvres ». «suis à Passy ». « Nan ?». « Si !» … Et ça continuait comme ça, jusqu’au pathétique « Bizzz. Jeu t’M » ! Mais ne trouvez-vous pas ça tragique, mon brave ?

—     Ne m’appelez pas « mon brave », s’il vous plait. C’est condescendant …

—     Une si charmante jeune femme ! Voyageant aux côtés d’un parfait gentleman, capable de discourir avec une égale aisance de la représentation du nu dans l’école préraphaélite et de l’application de la théorie des cordes à la construction de balançoires.

—     Les préraphaélites ? La théorie des cordes appliquée aux balançoires ?  Vous croyez vraiment que ça intéresse les gens ?

—     Eh bien, cela devrait ! C’est absolutely fascinating. Vous n’imaginez pas tout ce qu’on peut faire avec une simple balançoire !  Pourtant, pas un mot, pas un regard. Rien ! Nothing ! Nos contemporains ont-ils perdu tout sens des valeurs avec ces funestes machines ? Vous rendez vous compte qu’elle a préféré, pendant tout, le trajet échanger des moments de vacuité avec ce niais qui le lui rendait au centuple ? Oh what a shame ! What a shame ! Les jeunes générations me désolent ».

Et tandis qu’il discourait ainsi, il quêtait anxieusement un signe sur les graffitis qui tapissaient du sol au plafond les parois courbes de la station. « Voudriez-vous bien avoir l’extrême obligeance de me montrer le Q, s’il vous plait ? J’ai égaré mon monocle et j’éprouve quelque peine à y voir dans toute cette obscurité.

—     Pardon ?

—     Oui. Il y a un large Q inscrit en vert sur ce maudit mur. C’est là que s’insère la clef qui ouvre les portes de mon petit chez-moi. Ah ! Attendez. Le voilà » !

Le vieil homme planta une clef dans la paroi, et dans un grondement sourd, tout un pan du mur s’écarta lentement vers la droite pour laisser paraitre un intérieur cosy qui, par ses volumes tubulaires, n’était pas sans évoquer la tanière du sieur Bilbo de la Comté.

Devant John Smith s’ouvrait un vaste salon garni de boiseries et de tableaux de maitre. Au centre de la pièce trônait un immense portrait en pied de Charles Ier d’Angleterre. Tefoll invita le jeune homme à s’asseoir sur l’antique canapé chesterfield qui faisait face au tableau : « Je vous en prie. Prenez donc place. Je vais nous faire apporter un peu de thé ». Tançant un instant en silence le sombre portrait, le vieil homme reprit : « Un de mes ancêtres … Il était plus petit, en réalité. Le saviez-vous ? Et néanmoins trop grand encore pour la plupart de ses sujets. Du moins, je le suppose, puisqu’ils le raccourcirent. Ah ! Il est bien vrai que celui qui sort de la caverne et y revient finit lapidé par les siens ». Le regard bleu luisant de larmes qui ne voulaient point couler, le magnat,  entonna d’une voix lasse un chant mélancolique : « It was aaaaaaaall for, our rightful king, that we left fair scottish strand. It was aaa for our rightful king, we e’er see Irish land my dear. Weee e’er see Irish land”.

Lorsqu’il se tût, le portrait glissa doucement vers le plafond. Une vitrine était dissimulée derrière le tableau. John se leva. « Qu’est-ce que c’est que ce …

—     Votre panoplie, mon jeune ami. Savez-vous au moins ce qu’est une panoplie ? L’équipement du parfait hoplite : casque, cuirasse et bouclier. Le costume du nouveau « CAPTAINPOELE A FRIRE », en somme.

—     Non ?

—     Si.

—     Non ?

—     Si.

—     Sérieusement, je vois bien le bouclier, mais pas trop la cuirasse. Et est-il vraiment nécessaire que je porte un tablier de cuisine « Hello Pussy » et une chemise à carreaux ?

—     Sachez, mon bon,  que ce n’est pas simplement une « chemise à carreaux ». C’est le tartan de la noble famille des Stuarts ! Quant au tablier, vous comprendrez en temps voulu qu’il a plus d’un usage, le moindre n’étant pas d’inciter votre adversaire à vous sous-estimer. J’en ai surpris plus d’un avec ce tablier. Mais il est vrai que votre arme principale sera votre poêle. Voyez comme elle brille … Vous avez devant vous le résultat de 15 ans de recherche et développement. Une poêle utilisable sur toutes les surfaces : gaz, barbecue, induction. La fine couche de kevlar qui la recouvre sur ses deux faces la met à l’épreuve des balles et, même - oserai-je dire - des missiles intercontinentaux. Mon chef d’œuvre absolu. Fruit du hasard et de mes travaux d’apprenti chimiste. Rendu encore plus redoutable par le système Exgénio, qui permet d’y ajuster en un éclair n’importe quelle poignée ». La voix du vieillard vibrait d’admiration. « Mais avant de pouvoir enfiler tout ça, il va d’abord vous falloir faire un peu vos preuves, et apprendre à vous battre. D’autres vous ont précédé dans cette voie sans succès. Mon propre neveu, Dennis Elbow … Le malheureux a dû abandonner pour des problèmes d’articulation. Quel dommage ! J’aurais tant aimé transmettre mon héritage à un des miens. Mais ne vous inquiétez pas : mon majordome va vous former pendant que j’étudierai les indices que nous avons collectés tantôt. Monsieur Chow est un excellent professeur. Compte tenu de mon propre état de décrépitude, je ne vois d’ailleurs guère qui d’autre pourrait vous enseigner les bases du métier. Il fut lui-même un fameux justicier. Vous avez peut-être entendu parler de Wok Man ?

—     Jamais. Dit comme ça, ça me fait surtout penser à un lecteur de cassettes audio.

—     Oh ! Mais pas du tout. Pas du tout ! Evitez la comparaison en sa présence. Dans les années 1980, Wok Man était un redresseur de torts célèbre dans la région de Canton. Comme moi, fils d’un industriel spécialiste des ustensiles de cuisine. Son père fut hélas arrêté et torturé pendant la Révolution Culturelle. On accusait les woks produits dans ses usines d’inciter au droitisme … Monsieur Chow, de son nom complet Chow Mein, décida de le venger. On le sait peu, mais c’est grâce à son action décisive que le complot de la Bande des Quatre fut déjoué ! Monsieur Chow a toujours été trop modeste. Il préféra rester dans l’ombre. La plupart des criminels qu’il mit sous les verrous ne virent jamais de son visage que son petit menton potelé. C’est tout ce que laissait apparaitre l’imposant wok qu’il portait constamment sur la tête. Vous savez ce qu’est un wok au moins ?

—     Une sorte de poêle à frire asiatique.

—     Excellent ! Je vois que vous êtes un homme de culture, finalement. C’est tout à fait ça : une lourde et profonde poêle de fonte.

—     Et comment ce monsieur a atterri ici ?

—     Et bien avec l’ouverture de la Chine, il a décidé de partir tenter sa chance en Occident. Comme tant d’autres, il voulait faire fortune. Gagner assez d’argent pour pouvoir un jour racheter les usines confisquées à son père par le régime. Son cousin Cheung lui fit miroiter en Allemagne un poste de chef cuisinier dans un grand restaurant. Mais il s’agissait d’un attrape-minon. A peine débarqué, le drôle lui confisqua son passeport et l’employa à faire la plonge comme un esclave. On ne se méfie jamais assez de ses cousins ! Il parvint néanmoins à s’échapper puis à ouvrir un petit club de kungfu à Berlin. Mais le choix qu’il fit fut peu judicieux puisqu’il intitula son école la « Chow Mein’ Kampf Academy ». Cela lui attira des ennuis avec les autorités, et comme il était toujours sans papiers, il se fit expulser. C’est à l’embarquement de son charter que je le rencontrais. Je lui offris une deuxième chance, ainsi qu’une place de majordome dans mon manoir sous-terrain. Et voilà déjà 20 ans qu’il me sert avec constance et fidélité. Ah ! Mais le voilà justement qui arrive avec le thé » !

Comment Chow Mein, alias Wok Man, alias « le mandarin du bonheur des baguettes de jade de l’Orient Mystérieux », transmit les secrets ancestraux du kung-fu de la poêle à frire à John Smith, c’est ce que vous apprendrez au prochain épisode des aventures de … Captain Poêle à Frire ! Et accessoirement, vous apprendrez peut-être aussi pourquoi les restaurants chinois n’ont jamais le même nom en Français et en Chinois. Quoique. Si les Triades me paient, je le garderai peut-être pour moi. Mon compte est ISBN 1884656er4zrze6z. Merci.

    Détails

  • REReà Haussmann — Saint-Lazare.
  • Une rencontre faite le 16 décembre 2015.
  • Rédigé par un homme pour une femme.
  • Publié le mercredi 16 décembre.

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